L’œuvre d’art totale : histoire d’une utopie

  • Poussin Nicolas : L’Inspiration du poète

 

Alain Mérot

Professeur d’histoire de l’art moderne, université Paris-Sorbonne

Alain Mérot est professeur d’histoire de l’art moderne à l’Université de Paris-Sorbonne. Ses travaux portent essentiellement sur le XVIIe siècle, en France et en Europe, notamment l’histoire et la théorie de la peinture classique. Il est l’auteur de deux ouvrages de synthèse, l’un sur la peinture française au XVIIe siècle, (Gallimard, 1994), l’autre sur le XVIIe siècle européen (en collaboration avec Joël Cornette, Le Seuil, 1999). Il a consacré de nombreuses publications, dont deux importantes monographies, aux peintres Eustache Le Sueur (Arthéna, 1987, nouvelle édition en 2000) et Nicolas Poussin (Hazan, 1990, nouvelle édition en 2011). Il a été le commissaire scientifique des expositions Eloge de la clarté : un courant artistique au temps de Mazarin (1640-1660) (Dijon et Le Mans) et Eustache Le Sueur (Grenoble, 2000). Il a également assuré la direction scientifique du colloque Poussin organisé au Musée du Louvre en 1994. Parmi ses livres récents figurent Généalogies du baroque (Paris, Le Promeneur, 2007) et Du paysage en peinture à l’époque moderne (Paris, Gallimard, 2009).

C’est le philosophe allemand Schelling qui a, au début du XIX° siècle, introduit dans la réflexion esthétique la notion d’une œuvre d’art totale (Gesamtkunstwerk). S’appuyant sur les précédents fameux de la tragédie grecque antique et de la cathédrale gothique, il imagine une création individuelle, ou mieux collective, qui ferait la synthèse de tous les arts : aux arts du dessin (architecture, sculpture, peinture) qui ont pris leur indépendance pendant la Renaissance, s’ajoutent ainsi poésie, musique et danse. Richard Wagner, avec ses opéras, en donnera la formulation la plus éclatante, précédant d’autres tentatives comme celles du Symbolisme, du Bauhaus ou, plus proches de nous des concepteurs de happenings ou d’installations. Auparavant, certains artistes des XVII° et XVIII° siècles ont tenté d’abolir les frontières établies entre les arts, en une synthèse expressive de l’architecture, de la sculpture et de la peinture, mais aussi de la poésie, de la musique et de la danse. On pense bien sûr à l’opéra, spectacle total. On pense aussi à un artiste complet comme Bernin, qui a réalisé avec sa fameuse Transverbération de sainte Thérèse un « beau mélange » (bel composto) destiné à susciter l’adhésion du croyant. Le style que l’on appelle « baroque » a usé et abusé de tels effets, sévèrement critiqués par les puristes à la fin du XVIII° siècle. Dans un tout autre registre, Poussin a voulu conférer à ses tableaux, par le recours aux « modes » musicaux de l’Antiquité, un  équivalent visuel aux « passions » suscitées par la musique. L’art du paysage s’est aussi largement transformé par une aspiration à l’unité qui culmine avec le romantisme. Mais cette idée d’une œuvre d’art totale reste largement utopique. Il existe en effet des différences fondamentales entre les différents arts, en premier lieu celle qui sépare les arts visuels, arts de la juxtaposition des formes dans l’espace, de la poésie ou de la musique, qui font se succéder dans le temps des mots ou des sons. De plus, l’œuvre d’art conçue dans la tradition occidentale comme une représentation vue à une certaine distance s’oppose à l’œuvre d’art comme manifestation impliquant l’individu comme la collectivité tout entière et cherchant à les transformer. L’échec d’une fusion des arts conduit ainsi à s’interroger sur leurs spécificités et leur complémentarité.

 

  • Vendredi 23 mars 2018 à 18h Athénée amphithéâtre Wrésinsky place saint Christoly
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