Johann Joachim Winckelmann. Enquête sur la genèse de l’histoire de l’art antique

Elisabeth DECULTOT

Professeure à l’université de Halle-Wittenberg (Allemagne).

Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure (1988), Elisabeth Décultot a été chargée de recherche, puis directrice de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique entre 1996 et 2015, avant de se voir décerner en 2015 une chaire de professeur de littérature allemande à l’université de Halle-Wittenberg (Allemagne), à la suite d’un prix international attribué par la Fondation Alexander von Humboldt. Ses recherches portent principalement sur la genèse de l’histoire de l’art, de l’archéologie et de l’esthétique en Allemagne au XVIIIe et au XIXe siècle.

Une antinomie fondamentale parcourt l’œuvre de Johann Joachim Winckelmann (1717-1764) depuis son arrivée en Italie en 1755 : lire versus voir. Le livre et le monument, la critique du texte et l’observation visuelle des objets d’art ne cessent à partir de cette date de s’opposer dans ses ouvrages. Cette dichotomie revêt pour l’érudit un double intérêt. Elle lui permet tout d’abord de s’ériger en héros d’un récit autobiographique glorieux, marqué par une césure existentielle forte. En passant de l’Allemagne à Rome, Winckelmann se serait hissé de l’univers mort des in-folios à la réalité palpable des statues de pierre. Mais l’opposition revêt un intérêt épistémologique plus déterminant encore. Elle permet à Winckelmann de se poser en fondateur d’une discipline nouvelle : l’histoire de l’art. Avec son ouvrage majeur, l’Histoire de l’art dans l’Antiquité (Geschichte der Kunst des Altertums, 1764), écrite sur le sol romain, le discours historique sur l’art, jusqu’alors fondé sur les textes anciens, s’appuierait désormais prioritairement sur l’observation sensible des œuvres. Stylisée par Winckelmann lui-même, cette représentation n’a pas tardé à être reprise par de multiples lecteurs. Au premier rang d’entre eux figurent de nombreux historiens de l’art qui, à partir du XIXe siècle notamment, ont fait de Winckelmann leur figure tutélaire.

L’objet de la présente conférence est d’interroger cette construction. Quelle est la part du savoir livresque et de l’observation empirique dans la phase allemande puis surtout dans la phase italienne de son œuvre ? Pour répondre à ces questions, un fonds d’archives d’une richesse rare s’offre à nous : ses cahiers d’extraits. Dès ses années de formation, Winckelmann avait pris l’habitude de consigner par écrit des passages entiers de ses lectures, constituant par là une bibliothèque portable et manuscrite qui ne le quittait jamais. Le résultat de ce minutieux travail de copiste figure dans environ 7 500 pages couvertes d’une écriture serrée et conservées pour l’essentiel au cabinet des manuscrits de la Bibliothèque Nationale de France. Ce fonds considérable suscite de nombreuses questions, qui permettent d’éclairer l’œuvre

Ill. : L’Apollon du Belvédère

Facebook