Eros Convulsif : Picasso Versus Marie-Thérèse – Stéphane Guégan

Alors qu’il est devenu pour les jeunes surréalistes un objet de culte, et surtout le prête-nom de leur stratégie de conquête, Picasso rencontre celle qui va donner corps à l’idée de « l’amour fou » de Breton et Aragon. Le 8 janvier 1927, Marie-Thérèse Walter, à peine 17 ans et demi, sort des galeries La Fayette quand le peintre, de presque trente ans son aîné, l’aborde et commence aussitôt à la séduire. Elle semble avoir tout ignoré de l’artiste et de sa réputation au moment de leur rencontre, elle va pourtant se laisser conquérir par cet homme qui pourrait être son père, le père qu’elle n’a plus : « Il m’a charmé », dira-t-elle plus tard. Charmé, le peintre l’est aussi, et plus encore. Car le témoignage des tableaux et des sculptures, sans parler des estampes et des œuvres secrètes, incline à parler d’envoûtement et d’embrasement. On serait moins tenté de croire à leur fusion, mot galvaudé de la rhétorique amoureuse, si ces toiles et cette statuaire aux volumes généreux n’avaient valorisé alors les sensations tactiles, l’impression physique autant qu’un imaginaire tiraillé entre Ovide et Sade. La dictature du plaisir, pour échapper à la banalité de l’adultère, se donne des ardeurs et des couleurs romanesques, pimentées ici et là d’humour irrésistible. La clandestinité favorise le jeu, qui résonne dans l’art à son tour. Aucune autre femme depuis Eva Gouel n’avait poussé Picasso à exploser ainsi de passion furieuse ou de tendres aveux. Marie-Thérèse réveille en lui le Minotaure et le sentimental.  « Tu m’as sauvé la vie », lui avoue-t-il. Certes, la légende s’est emparée de ce couple mythique, une légende aux couleurs juvéniles et sombres à la fois, puisqu’elle s’achève par le suicide de Marie-Thérèse en 1977, quatre ans après la mort de Picasso, et cinquante après leurs premières étreintes. Nous avons appris à ne plus confondre la vie du peintre et ce que son œuvre semble en dire. Malgré ce qui les sépare, il faut pourtant essayer de comprendre le bonheur d’expression, le « style convulsif» (André Fermigier) des années 1927-1935, avant que n’entrent en scène le magnétisme de Dora Maar et les menaces d’un nouveau conflit mondial. 1935 est aussi l’année de la naissance de Maya. La fille de Marie-Thérèse et Picasso a évidemment pour effet de modifier la nature de leurs relations. La jeune maîtresse, qui lui a rendu le feu de ses vingt ans, se mue en jeune maman et presque en épouse. Si Picasso ne peut encore divorcer d’Olga, il fait alors reconnaître légalement leur séparation. Dans les années qui suivront, à la faveur d’une polygamie où l’artiste est passé maître, Marie-Thérèse continuera à jouir de la présence régulière de Picasso et de ses attentions, elle ne quittera pas non plus l’œuvre peint et graphique. Mais seules d’infimes traces de l’ancienne plénitude charnelle qui les avait liés ne demeureront sensibles à l’œil.

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